Aujourdhui une grande vente à lieu. Cest une chance, il fait beau comme toujours. Le soleil est à son zénith, et il ne cesse de brûler ma peau découverte qui est a perdu sa pâleur nordique. Leffet de ma langue contre mon palais ressemble à du cuir, la soif métreint mais je ny peux rien. Jai pu attraper un petit caillou tout à lheure quand elle ma fait asseoir comme une vulgaire bête. Je le suce et le fais rouler sur ma langue, tout mon esprit est dirigé sur son mouvement pour oublier cette marche forcée en enfer. La réverbération du soleil sur les dunes de sable font pleureur mes yeux bleus malgré eux. Je suis moi-même étonnée davoir encore un peu dhumidité dans mon corps qui respire cet air sec et chaud. Nous sommes arrivés à loasis. Par delà le tapis de palmiers, je contemple les murailles et les tours blanches qui ne font que raviver mon mal de tête, mais comme jaimerai sentir la fraîcheur dun intérieur quelles protègent.
Lodeur des épices et le brouhaha du marché aux milles et une saveur sont passés furtivement devant mes sens. Quest-ce que je vois ? Quest-ce que je sens maintenant ? Cette puanteur me remonte le cur, je ne my ferai jamais Il faut que je me tienne droite et avenante devant tous ces regards scrutateurs. Il y a de tout parmi les visages qui me regardent, du beau monde à en juger les étoffes, il se mélange à la classe moyenne pour ce genre doccasion. Ils se promènent de façon indolente en débattant sur la qualité de la marchandise, et arbore une mine dégoûtée ou peinée pour les plus sensibles devant une guirlande dhommes agonisant de fatigue et de maltraitance.
Je ne prends plus garde aux gémissements que je peux entendre, aux étales beaucoup moins bien entretenus que le mien. Certaines marchandises rendent lâme sur le lieu de vente, je ne suis pas si mal tombé quand jy pense. Mais ma chute combien elle fut douloureuse et imprévue. Il paraît que je suis une esclave de valeur grâce à mon ancienne éducation et à mon exotisme. Je me fiche du passé tout ce que je veux cest survivre.
Un geste sec me sort de mes pensées, je reste droite, je vois sans rien capter des détails qui mentourent, je suis dans le vague. Je me réfugie au fond de mon être dans un espace où nul ne peut matteindre. Une litanie se dévide inlassablement, les offres fusent. Les mots de ma matrone me libèrent en même temps que les fers qui rongeaient mes poignets, et je passe dans les mains dun homme grand et sec. Deux perles noires insensibles et perverses sont plantées dans ses orbites. Elles roulent le long de ma physionomie, il pense mavoir acheté à bon prix sans doute. Il me tend un nouveau bracelet qui me couvre la moitié de mon avant bras, signe que jai un maître. Docile je le suis, il a lair heureux, il peut. Je suis une affaire, et il le saura très vite oui je me le promet très vite
***
Le maître frappe dans ses mains, il vaux mieux ne pas le décevoir. Je suis vêtue dune longue rode de lin qui suit dassez près ma silhouette. Je nai pas oublié de me coiffer et de me farder comme lavait voulu mon propriétaire. Une autre de ses esclaves mavait massé le corps avec des onguents parfumés tirés de multiples petits pots en verre taillé qui encombrait le hammam. Un collier de turquoises et de perles entoure mon cou. Des sandalettes blanches en fines cordelettes de cuir chaussent mes pieds aux ongles carminés, et mes chevilles sont cerclées de plusieurs anneaux dargent. Dun pas qui se veux assuré, je me lance vers cette grande salle servir les invités de mon maître. Je tends mon plateau dalbâtre qui déborde de grenades mûres et damandes fraîches. La pièce est spacieuse, un pan de mur et absent ce qui ouvre directement sur un vaste patio. La douce brise du début soirée rafraîchit les invités de cette trop chaude journée. Ce filet de vent dirige distraitement mon regard sur un bassin. Les libellules qui folâtrent sur les lotus forment un nuage translucide. Elles mentraînent vers le passage de ma vie où tout a basculé :
« Les échanges avait été profitables, le troc avait bien fonctionné et la cale du navire était remplie dépices, de matières précieuses. Jai toujours aimé les voyages, aussi cela ne ma pas déplu quand les Rotislava mont chargé de quadriller le monde à la recherche de curiosités exotiques. Satisfaite, je rejoins le commandant de bord qui a le front creusé par des rides dinquiétudes. Le vent poussait de sombres nuages menaçants. Nous nous dirigions droit vers une tempête. Le navire chargé est beaucoup moins vif aux manuvres en cas durgence. La nuit sécoula lentement comme un fleuve de bitume. Dabord vif et vigilant, léquipage sombra peu à peu dans un état dangoisse nerveuse. Tout avait été fermement attaché.
Un éclair déchira les ténèbres, je vis sous cette lumière furtive locéan déchaîné. Le pont se dressait à la verticale et retombait lourdement se planter dans lécume de la mer enragée. Partout les marins hurlaient de colère contre cette nature qui voulait les happer. Le navire criait lui aussi, dans leffrayant craquement du bois. Le gréement gémissait et les voiles se battaient contre les violents coups de marteau de vagues. Je me cognais contre les parois de ma petite cabine, nen pouvant plus dêtre bousculée comme un pantin, ma stupidité ma conduit sur le pont Tout est allé si vite, le noir, je suffoque, je suis ballottée, on hurle mon nom, je me noie. Enfin je lai cru, je ne sais pas comment sest produit le miracle. Je me suis réveillée la bouche sèche et craquante de sable. Au dessus de moi jai vu quatre visages que le contre jour mempêchait de détailler. Leurs voix étaient masculines, et leur dialecte étranger métait familier. Javais donc échoué dans cette même région où javais effectué mon troc. -je suis Ekatarina...Mon navire a sombré je
Il ne mont pas écouté, trop heureux de leur affaire. Ils mont troqué un marchand comme je le faisais avec les épices. Et maintenant je suis une esclave »
-Dépêche toi un peu, je ne tai pas acheté pour que tu rêvasses !
Je rejoins ma condition en le regardant séloigner et baisse rapidement les yeux avant dêtre châtié. Je te tuerai !
Les mains huilées de Shéhérazade glissent sur le galbe de mes cuisses puis tout le long de mon corps. Le parfum ambré qui se dégage de lhuile est chaud et suave. Je me laisse aller à la détente des mains expertes sans me douter de la scène qui va se dérouler. Le jardin est illuminé par des portes-flambeaux disséminés à travers les feuillages. Sur les murs blanchis à la chaux, les oiseaux aux plumages colorés sébattent dans des vols audacieux, des ibis à tête rouge scrutent des horizons lointains, des perdrix et faisans guettent, dans les roseaux, un chasseur imaginaire et des poissons mêlés aux lotus rivalisent de couleurs.
-le maître est très impatient de te voir. Il ma demandé de te faire à son goût. Lève toi, ta peau est assez douce.
Je regarde Shéhérazade avec étonnement, elle ne remarque cependant pas mon expression, elle sort dun coffre, une tunique courte et soyeuse. La transparence du tissu joue avec les effets de lumière et le scintillement doré des perles qui y sont brodées. -Que veux-tu dire ? Je croyais que javais le droit à cette toilette pour mon travail bien fait. -Oh es-tu si naïve Ekatarina ? Ne sais-tu pas que le maître aime les jolies femmes ? hein ?
Elle fait un clin doeil chargé de sous-entendu. Je ne veux pas y croire, mon cur semballe, un nud se loge dans ma gorge. Peut-être nest-ce que le fruit de mon imagination débordante. Elle sévertue à mattacher le pagne autours de ma taille, sa blancheur met en évidence ma peau dorée par le soleil.
- Que devrais-je faire ? Le servir comme tous les jours depuis que je suis ici. -Arrête de faire lidiote, tu ne veux tout de même pas que je te donne des leçons comme le font les femmes dans les harems! Tu sais très bien ce que je veux dire. Ce nest pas ma faute, moi, je ne fais que répondre à ses ordres. Crois moi, si javais pu empêcher cela, je le ferai mais je ne suis rien ici, une simple esclave comme toi.
Des perles damertume et de rage saccrochent à mes cils recourbés. Jai le souffle coupé, je ne veux pas que ce porc me touche, je lécarte brusquement. -Non ! Je ne veux pas ! Tu mentends !! Elle me prend dans ses bras, puis après une étreinte chaleureuse, elle me fixe avec ses yeux noirs et pénétrants : -Ekatarina, tu nas pas le choix. Crois moi, ne résiste pas, tu ne sais ce quil ten coûtera sinon. Je suis passé par là moi aussi. Laisse ton esprit sévader quand cela arrivera, cest la meilleure chose à faire. Maintenant sèche tes larmes que je pose ton fard.
Les mots déferlent sans que je puisse les contenir : -Sil me touche, il le payera de sa vie, je ten fais le serment Shéhérazade. -Cesse de dire des sottises, que veux-tu faire face à ce grand guerrier du désert ?
Je ne réponds pas, je la laisse terminer son travail. Elle me lisse mes longs cheveux noirs, avant den remonter une partie, le reste ondule le long de mon dos nu.. Je ne prend plus garde à ses talents de coiffeuse, je ne regarde pas mon image qui se reflète dans le miroir. Son reflet pourtant veut me montrer ma poitrine nue, juste recouverte dune poudre nacrée qui ne fait que la mettre en valeur au lieu de la cacher. Je suis muette de rage. Shéhérazade tentent de détendre latmosphère en me racontant les derniers badinages et cancans du palais. Cest une chose vaine. Elle respecte mon silence dans un profond recueillement comme si elle assistait à une veillée mortuaire. -Vas-y maintenant, tu es magnifique une vraie princesse des milles et une nuit. Elle sourit faussement, ses lèvres sont prises dun léger tremblement quelle ne peut contrôler, elle se détourne de moi, et soccupe dans des rangements inutiles.
Javance tel un spectre errant dans les limbes du néant. Les couloirs défilent à mesure que mon esprit frappe à poings fermés contre mes tempes, il me hurle de le libérer, de le laisser séchapper de ce triste sort. Prise dangoisse, j'obéis à sa supplication et je prend le chemin opposé à la chambre du maître. Une voix rauque anéanti tout mon espoir, je vois le visage du perfide conseiller de guerre de mon propriétaire, je baisse immédiatement les yeux:
-Tu ne vas pas me dire que tu ne connais pas la maison Ekatarina. Tu es sublime. Ce nest pas souvent quon peut tadmirer dans de simples et pourtant tentateurs atours. -Javais entendu un bruit, je... -Viens, je vais tescorter, il ne faudrait pas quil tarrive malheur, il tattend avec impatience. Javoue que je caresserai bien ta peau soyeuse, mais la poudre qui recouvre ton corps me trahirait. Tu ne vaux pas la peine davoir une main coupée, tu nes quune esclave après tout, bonne pour satisfaire les désirs.
Son rire mest insupportable tout comme son regard concupiscent. Je suis presque soulagée dêtre sur le palier de la porte pour me défaire de ce passeur vers le cauchemar. Ce sentiment sest vite dissout alors quelle souvre sur lenfer.
Mes jambes sont aussi molles que le coton que jai filé en début de matinée, je ne les contrôle plus, je trébuche sur le pas de la porte. Memphès, le conseiller de guerre, mordonne davancer avec brutalité. Je titube de nouveau, je nose pas découvrir la chambre dans laquelle je suis entré contre ma volonté. Je me plonge dans les ténèbres de la peur, ma vue se brouille et mes jambes répondent de moins à moins à ma volonté. -Memphès, Vous pouvez nous laisser, loiseau ne senvolera plus. Ekatarina, approche.
La voix du maître claque comme un fouet qui me déchire de lintérieur, je sursaute malgré moi. Etourdie, la lumière qui se diffuse dans la chambre trop blanche maveugle, pourtant la nuit est tombée. Ce ne sont que les portes-flambeaux du jardin qui diffusent leurs rayons à travers les grandes fenêtres. Mes sens amplifient tout ce quils perçoivent. Je force mon regard à saccoutumer à la pièce. Des tentures de lin recouvertes de peintures doiseaux et de fleurs de lotus ornent le mur qui fait face à la porte. Le maître ne sencombre pas dun mobilier riche et pesant. Deux immenses coffres ciselés en bois débène et deux tables basses sont symétriquement disposées. Lune dentre elle est couverte de grenades, damandes, de figues fraîches, lautre dun service de rafraîchissement composé de cruches et de coupelles finement ciselées. Le grand lit se dissimule sous dépais coussins brodés bleu et or. La seule virtuosité dans le mobilier, est le trône de lapis-lazulis dans lequel le maître siège et me pourfend de ses yeux daigle. Son nez aquilin et la finesse de ses lèvres ne renforcent que limage du rapace qui est près fondre sur moi pour marracher le peu de dignité qui reste à une esclave. Il est habillé avec un simple pagne en peau de tigre, le reste de sa physionomie est nue. Les muscles saillants de son torse hâlé me défient de lui résister. Deux jeunes femmes dune quinzaine dannées léventent avec des grands éventails. Dun geste, il les congédie.
-Sers toi en fruit et en boisson. Détend toi, cest un grand honneur que je te fais. Tu es aussi précieuse quune offrande au temple, ta beauté pourrait presque rivaliser avec la déesse de la fertilité. Ton ventre doit lêtre aussi, elle a dû se pencher sur ton berceau à ta naissance. -Merci maître
Je ne peux plus en supporter davantage, mon front devint moite à ses allusions, mes forces continuent à me manquer. Je baisse le regard et jobéis à son invitation. Je mange sans envie une figue fraîche qui éclate entre mes dents et libère son sucre et sa fraîcheur généreuse.
-Jai de tout de suite vu que tu étais une perle rare sur le marché quand je tes acheté. Dommage que tu es cette condition, je taurais pris comme seconde femme.
Jai la bouche sèche, je me sers de leau citronnée, il darde son regard sur moi et me fait signe dapprocher sans me laisser le temps dépancher ma soif. Je me lève en titubant, je me ressaisis pour ne pas montrer ma faiblesse et je souhaite de tout mon être ne pas défaillir devant lui. Les trois mètres qui me séparent de son trône, me paraissent être une éternité dans laquelle je sombre en chute libre. Je massoie à ses pieds en prenant garde de ne pas croiser son regard. Il me saisit les poignets. Très lentement, il se met à les caresser remontant légèrement sur les bras. -Je nai jamais connu ton histoire Ekatarina, es-tu la fille dune esclave ou une prisonnière de guerre ? Doù te vient ce prénom aux sonorités étranges ? -Je..je nen ai pas maître, je ne sais plus. -Allons ne sois pas farouche. Tout le monde en a une. Quel mystère se cache sous ces grands yeux bleus ? Les femmes dici nont pas cette couleur pure dans leurs regards dencre. -Je suis une naufragée, la seule survivante. Je viens des terres du nord
Ma voix se brise, la pression de ses mains puissantes se fait plus insistante le long de mes bras. Sans difficulté, il me soulève avec sa force animale. Shéhérazade avait raison, je ne peux pas rivaliser avec ce grand guerrier du désert. Je suis debout aussi proche de lui que je ne lai jamais été. Ses caresses atteignent ma poitrine nue. Je me mords la joue jusqu'au sang pour refouler les larmes qui déferlent sous ma vague de rage. Sa voix tente dêtre doucereuse, mais je sens en lui lexcitation qui le brûle de désir. Il se lève à son tour, son haleine chaude contre mon cou me fait frissonner alors quil respire le parfum ambré de lhuile avec laquelle mon corps a été massé. En baissant le regard, je remarque une dague accrochée à son pagne, je men détourne immédiatement pour ne pas éveiller sa curiosité. Il mentraîne vers sa couche : -Met toi à ton aise Ekatarina, raconte moi tout, je veux tout savoir de mon bijou.
Je ne suis pas à laise, je ne veux pas ! Il ma déjà étendue sur sa couche, et ses mains vigoureuses forcent mes cuisses à souvrir. Cest sans peine quil y arrive. Il embrasse ma poitrine tout en forçant mon intimité à se dévoiler davantage. -Raconte moi ekatarina
Je ne vais pas me lasser manipuler, sa dague est à portée main, je lui relève le visage doucement et lembrasse en le perdant dans des caresses dont je ne me serrais pas cru capable. Il croit que je me livre à lui, entière et consentante. Il dénoue son unique vêtement quil rejette sur le côté. Il cherche à sépancher en moi, je suis prise de nausée. Je ne sais par quel miracle, la dague se retrouve entre ma main tremblante. De toutes mes forces je frappe. La lame lui transperce la chair. Mes doigts ne répondent plus, larme glisse de mon étreinte désespérée alors que le maître me dévisage avec un étonnement mêlé de fureur : -Aucune aucune ne ma résisté Ekatarina ! Tu vas le payer.
Le sang inonde les draps soyeux, et pourtant il est toujours là vivant et vigoureux. Il me serre la gorge comme jamais ! Jétouffe, mes poumons me brûlent, Jai beau me débattre, arracher sa peau avec mes ongles. Il maintient la pression, il semble même savourer le fait de me voir mourir à feu doux. De son autre main, je reçois un violent coup sur le crâne qui cède dans un craquement atroce. La douleur est indescriptible et pourtant salvatrice. Je me sens partir vers dautres cieux plus calmes où je serais libre. Ma vision se trouble, je sens quelque chose de chaud couler sur mon visage qui se crispe dans un dernier sursaut de douleur.
Une odeur fade de cadavres mêlés à celle du natron et de la térébenthine me soulève le cur. Je vois des embaumeurs qui jouent avec leur crochet de cuivre dans les narines des morts pour leur vider le crâne, dautres massent des corps sans vie avec de lhuile pour leur redonner un aspect souple après leur séjour dans le natron. Des urnes sont rangées soigneusement. Quest-ce que je fais là? Le cauchemar continue, je ne suis pas morte ! Et pourtant, on veut membaumer. Je ny comprends rien ! Jai franchis les portes du royaume des morts ! Le maître ma tué ! Je reste étendue paralysée par la peur, je ne sais combien de temps je suis restée ainsi. Ont-il commencé le processus de momification sur mon corps ? Une croûte épaisse de sang coagulé sest formée dans mes cheveux, je sens toujours mon pagne sur mes cuisses. Les portes du pavillon des embaumeurs se referment. La nuit tombe petit à petit, je dois sortir de là !