Quand souffle Morrigane...
3/9/2011
L'eau
s'écoule tranquillement dans le sanctuaire de Morrigane. Sa mélodie
est à peine troublée par le vent chahutant le flot continu que
recrache la gargouille de sa gueule découvrant des crocs agressifs.
La nymphe qui tient la vasque recueillant le précieux liquide
servant aux ablutions des fidèles, ne semble pas effarouchée par
son compagnon. Elle regarde simplement l'autel en granit dressé sur
deux pierres taillées de façon ovale dans le plus simple appareil.
Peut-être est-ce les multiples fleurs qu'elle regarde ou alors, les
fruits, ou bien ces armes déposées dans l'espoir de demander la
furie de Morrigane pour une guerre. Dans ce temple, la Mort et la Vie
se mélangent dans les fertiles croyances du peuple, grâce à eux,
elle vit, et se renforcent.
Des pas légers se rapprochent, le
bruissement de multiples jupons témoigne de son appartenance au sexe
faible. Cette femme hésite, ses bras sont chargés de présents pour
celle qui représente la souveraineté de la mort ou bien la
fertilité. Son regard fuyant regarde les alentours déserts de la
plaine avant de s'enfoncer dans le cercle dressé par de gigantesques
pierres plantées dans le sol. Sa tenue noire est discrète, mais
révèle cependant la valeur de son statut social. Morrigane se lasse
de ces femmes qui viennent lui réclamer un héritier, ou le retour
de leur mari infidèle ayant un goût prononcé pour les multiples
culbutes. Si elles savaient s'y prendre pour attiser la passion et
les plaisirs de la chair, elle n'aurait pas à venir mouiller de
leurs larmes le sol de sa demeure. Elle préfère de loin leur donner
le ventre rond, car elle sait que l'être qui naîtra sera son
servant jusqu'à la fin de ses jours. La Souveraine de la Mort sera
là aussi pour le recueillir à son dernier souffle qui signera la
fin de sa bonté et de ce pacte subtil peut-être passé avec
l'avatar féminin du diable pour certains ou d'ange gardien pour
d'autres.
Elle soupire et le vent prend un peu de vitesse.
Aujourd'hui, elle ne pense pas donner ses faveurs, le soleil éclatant
se voile peu à peu d'un drap vaporeux. La croyante observe un moment
la gargouille la dévisageant avec fureur, elle dépose finalement
ses dons et recueille l'eau de la vasque pour se frotter le visage et
s'y laver les mains. Puis, elle en boit une gorgée afin de purifier
son intérieur et le dévoiler totalement à Morrigane. Cette
dernière se lève de son lit de repos et se penche un peu plus sur
le cas de cette femme aux gestes précis, un rayon de soleil
réchauffe son visage trempé. La fidèle se dirige maintenant vers
l'autel, puis sort de sa panière un brûle-parfum en cuivre dans
lequel des braises se consument calmement. Elle y jette une poignée
de cheveux déballée d'un mouchoir de soie noire. Ne craignant point
le ridicule, la femme d'un seigneur croasse devant la nymphe qui la
regarde avec compassion.
La tentation est forte de voir de
plus près la demande de cette donzelle qui l'appelle. Morrigane se
dit finalement qu'une sortie en chair ne lui ferait pas de mal. Elle
prend la forme qu'elle affectionne le plus et se pose non loin d'elle
en l'observant avec attention.
La paume ensanglantée laisse
le filet de sang rejoindre les braises qui grignotent les cheveux
maintenant mêlés au sang. La voix de la femme s'élève alors
qu'elle prie Morrigane dans un simple chuchotement où l'émotion est
palpable « Grande Reine des Tuatha Dé Danann, écoute ma complainte
pour sauver ton peuple de l'invasion des Barbares ayant oublié ton
nom ! En cette lune noire, la guerre sera menée contre les
envahisseurs souillant nos terres ! Inspire la folie et la
peur dans leur rang en bénissant tes guerriers qui se battent pour
que ta légende vive. De mon sang et de mon essence, je serais ta
servante et mes héritiers seront tiens. Puisse ta clémence exaucer
ma prière. »
Le tonnerre roule sur la plaine à la manière
de milliers de tambours hantant les airs de leurs percussions
martiales. Sur la fontaine, les serres du corbeau quitte le granit du
porche d'entrée et frôle la tête de la femme qui rejoint ses mains
sur son coeur en voyant le signe de Morrigane, sa prière a été
entendue et maintenant sa vie, ses enfants doivent lui appartenir.
L'oiseau de mauvais augure s'enfonce dans l'éther afin de régner
sur cette lune qui sera rousse.
Les souffles forment une nappe
vaporeuse au-dessus des têtes des hommes aux yeux rivés vers les
troupes ennemies. La nuit est froide, étrange pour cette période de
l'année qui se veut douce. Les doigts s'engourdissent rapidement
sous les gantelets de fer. Il ne faut pas faiblir, sa vie est en jeu,
il va falloir se battre jusqu'au dernier souffle. Pourtant, la peur
s'immisce pernicieusement quand les cris des barbares redoublent de
fureur. Leur nombre dépasse largement la leur et la promesse qu'ils
offrent à bout de bras avec leur hache et leurs fléaux ne parait
que trop vraie. Mais le Général ne faiblit pas sous le coup des
émotions en proie au doute. Il hurle sa volonté guerrière à ses
hommes qui serrent les mâchoires en fixant leur mort certaine avec
froideur. Pourtant, leur estomac n'a jamais été aussi serré,
peut-être est-ce là que se niche l'instinct de survie...
Le
givre s'installe sur l'herbe recroquevillée, Morrigane marche vers
son peuple. Son épée à la lame ondulée semble prendre le rythme
de sa démarche chaloupée. Une cape de fourrure sombre couvre en
partie ses épaules laiteuses, son vêtement lui sert plus d'apparat
que pour la protéger du froid qui n'est d'autre qu'elle. Un collier
formé d'une guirlande de petits crânes en argent orne la courbe de
sa gorge découverte, son armure ne fait que mettre ses courbes en
valeur. Elle est immortelle à quoi lui servait le barda des mortels
? Un brouillard suit son sillon parfumé alors qu'elle marche sur une
ligne imaginaire séparant les deux armées. Les Barbares regardent
cette femme isolée qui ne craint pas pour sa vie. Leurs rires gras
expriment leurs pensées toutes masculines, Morrigane sourit en les
percevant, car déjà, elle s'est immiscée dans leurs têtes et
connaît leurs peurs les plus profondes. Sa colère sera dévastatrice
! La gaillardise s'estompe rapidement quand ils comprennent que c'est
une diablesse qui hante la plaine. La sorcellerie ne pourrait pas
expliquer le rideau de brume qu'elle a tiré devant eux. Ainsi, les
légendes et les croyances des terres qu'ils veulent conquérir sont
bien vivaces et terriblement réelles...
Les armes retombent
piteusement le long de leurs jambes qui ressemblent à du coton, la
déglutition est difficile, même le chef de la tribu a perdu de son
assurance. Le brouillard commence à leur lécher les jambes, il
s'enroule tels des boas pour les étouffer dans leurs angoisses. Un
silence pesant les baigne dans leur frayeur qui déferle en vague.
Morrigane savoure ce moment, de son souffle mutin, elle va caresser
le cou de chacun de ces guerriers. Ils frissonnent sous cette brise
étrange qui les glace jusqu'à l'échine et les paralyse. Leurs yeux
révulsés cherchent dans la brume qui les entoure celle qui a osé
leur chuchoter à l'oreille, celle qui a dit que leurs âmes seraient
siennes. Les prises se resserrent si fort autour des armes que les
doigts blanchissent. Morrigane choisit ce moment pour se faire
artiste et dessiner dans la vapeur la terreur qui va les
entretuer.
Les hurlements résonnent tout comme les armes qui
s'entrechoquent de l'autre côté du rideau de brume. La confusion
s'installe dans les rangs du Général dont la femme est venue prier
Morrigane. Il ne voit plus cette apparition qui a noyé leurs
adversaires dans des vapeurs angoissantes. Il lève les yeux vers la
lune voilée pour demander la clémence des cieux. Quand il les
repose sur l'horizon, Morrigane fait face aux guerriers, elle tient
les rênes d'un étalon aussi noir que son apparence ombrageuse. Elle
insuffle sa furie dans chacun des esprits en portant au vent un
baiser déposé sur sa main. Un appel résonne dans chacun d'entre
eux qui suffisent à les faire charger à sa suite quand elle donne
un signal pourtant silencieux.
« Par delà les brumes, pour que
vivent les légendes ! »
On raconte que la centaine de
guerriers a réussi à terrasser les cinq cents hommes des Contrées
du Nord. Le Chef Barbare a été épargné pour qu'il raconte à son
peuple, qu'une femme a inspiré les guerriers en apportant la terreur
chez ses hommes, et que son nom serait Morrigane. On dit aussi
qu'elle a disparu mystérieusement après avoir franchi le brouillard
qui s'est subitement levé dévoilant les barbares qui
s'entretuaient. La défaite a été cuisante, et la mort a vite régné
sur la plaine désolée. Plusieurs témoins racontent qu'un corbeau
s'est posé sur l'épaule du Général quand il contemplait sa
victoire, et qu'après plusieurs minutes l'oiseau s'est envolé vers
la lune qui ce soir-là, était rousse.
On raconte
aussi que la furie cherche maintenant à inspirer le souffle des
Guerriers de la Reine Myrine pour que leur étendard flotte fièrement
dans les airs pacifiés...Mais ce n'est que rumeur, car personne
ne sait où elle se trouve, et pourtant sa présence ne fait aucun
doute.
Catégorie :
Contes et autres histoires
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Kalach666, le 09-11-2011 à 14:23:02 :
magnifique
Je découvre ce blog avec ce premier texte que je trouve superbe. J'ai adoré ma lecture. J'aime beaucoup le thème et je trouve ça très bien écrit. Je continue à parcourir les autres textes car le premier m'a vraiment captivée. Je vous souhaite une très bonne continuation.
Morgane